Perdre son papa et devenir mère (par Karine)

Karine nous livre un témoignage très émouvant sur la maladie de son papa, sur son rapport à la maternité et sur un deuil qu’elle a du faire tandis qu’elle s’apprêtait à devenir mère.

Je sais qu’à la lecture de mon titre on va penser que je parle de deuil. Et c’est un petit peu de ça dont il s’agit finalement. Papa n’est pas mort, mais je l’ai perdu il y a maintenant 3 ans. Perdu dans sa tête. Perdu dans son coeur.

Papa a ce que les médecins appellent un « Alzheimer précoce » et moi je déteste ce mot, cette étiquette qu’on plaque sur lui. Diagnostique posé, allez hop on n’en parle plus.

Moi j’aime dire que papa fuit. Papa a toujours eu des responsabilités de dingues dans sa vie. Mener une équipe de 150 personnes il savait faire, encadrer sa famille, il savait faire, nous porter attention, il savait faire. C’était le patriarche, le chef de la famille dans ce qu’il y a de plus tribal.

Papa a commencé par oublier ses affaires un peu partout. On le chambrait. On lui collait cette étiquette d’Alzheimer précoce mais pour se marrer. Et puis papa a commencé à répéter les mêmes choses. On s’est inquiété, lui aussi.

C’est en 2007 que le grand virage vers l’inconnu s’est fait. Quand papa a demandé de l’aide pour rentrer chez lui. Il est monté dans sa voiture, ne savait pas où aller, est sorti et a demandé à une jeune étudiante de le raccompagner chez lui, de l’aider.

Son sort était jeté. La fuite en avant venait de s’amorcer. Moi j’étais enceinte. Papa était heureux pour moi, pour lui, puis l’oublier. « Et vous allez bien nous faire un petit P. et toi ? ». Oui papa, je suis enceinte justement…

Sans cesse répéter les mêmes choses, sans cesse le rappeler à la réalité.

« Mais où est C. ? ». Papa, maman est morte il y a 5 ans…

Sans cesse lui rappeler l’histoire de sa vie, l’histoire de sa famille, les évènements heureux ou malheureux.

Et puis papa a commencé à être dépendant. De tous les gestes du quotidien. Et moi je suis devenue mère. L’impression étrange de devenir deux fois responsable : je l’étais pour mon enfant et je l’étais pour mon papa.

Aujourd’hui, une auxiliaire de vie vient l’aider chez lui, et moi parfois je la seconde. L’aider à faire sa toilette comme j’aide mon fils à le faire, lui donner à manger comme je le fais pour mon fils. C’est un sentiment très curieux de se voir « materner » son papa. Mais qui pourrait le faire mieux que moi finalement ?

Les gestes que je porte à mon fils sont certainement les mêmes que papa me portait quand j’étais enfant. A présent je l’aime, lui papa, comme lui m’a aimée il y a 25 ans. J’ai arrêté de lui dire que maman était morte, ça ne sert à rien. Je dis que maman est partie faire des courses et qu’elle sera de retour bientôt, un peu comme on raconte à un enfant que le père-noël va passer bientôt.

Oui papa le père-noël va passer bientôt. J’espère d’ailleurs que tu seras encore là le 25 décembre afin que nous fêtions, une dernière fois sans doute, un noël en famille.

Karine

 

Brindilles